Chronique UJ

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Ici, des petits articles sympas sur pleins de thèmes différents.

On commence avec notre tout premier article culturel :

A l’origine du Viêtnam, derrière les mythes

Le Viêtnam a fortement été influencé par la Chine au cours de son histoire et, lorsque l’on cherche à remonter aux origines du pays avant les invasions de son puissant voisin, les mythes fondateurs apparaissent en premiers résultats. Pourtant, la réalité historique est plus complexe qu’il n’y paraît.

1. Le Viêtnam, une origine mythique

Les origines du peuple vietnamien sont teintées de mystère. Que ce soit dans les guides de voyage ou dans les livres d’histoire, il est souvent question d’une origine légendaire à la base de la constitution de la nation vietnamienne. Pourtant, bien que ce récit soit tout à fait poétique il ne constitue pas une preuve scientifique tangible.

L’histoire nationale du Viêtnam fait toujours référence à la rencontre entre la reine fée Âu Cô et le roi dragon Lac Long Quân. Cette légende raconte que le prince Lac Long Quan, seigneur des dragons du pays des lacs, fils du roi des marécages et de la fille du roi des eaux, prit pour épouse Aû Cô, la reine des montagnes, avec laquelle ils eurent cent fils.

Cinquante d’entre eux partirent vivre avec leur mère dans les montagnes et les cinquante autres partirent rejoindre leur père dans les marécages. Le fils aîné de cette immense fratrie étant resté avec sa mère, il fonda le royaume de Van Lang et prit le titre de roi Hung tout comme ses successeurs.

Cette dynastie, qui aurait bel et bien existé, est considérée comme le premier royaume viêt. Cependant, les phénomènes qui sont à l’origine de sa constitution n’ont que peu de choses à voir avec la légende nationale.

CC, Lạc Long Quân & Âu Cơ, Prenn

2. Les premiers habitants du Viêtnam

Dès la préhistoire, le territoire de l’actuel Viêtnam a constitué un passage obligé pour de nombreux peuples qui s’installèrent en Asie du Sud-Est insulaire et en Océanie. Parmi eux, les papous et autres mélanésiens, les aborigènes d’Australie, ou encore les ancêtres des Dayaks de Bornéo.

Entre 12 000 et 10 000 ans avant notre ère, des nomades chasseurs cueilleurs se sédentarisent et colonisent la vallée du fleuve rouge. Ils habitent généralement dans des grottes et développent une véritable industrie de la pierre taillée.

Ces peuples de la culture Hoa-Binh, du nom de la province tonkinoise où ont été retrouvés de nombreux instruments, se distinguent par la hache courte à un seul tranchant.

La culture Hoa Binh désigne plus globalement les artefacts en pierre trouvés dans une grande partie de l’Asie du Sud-Est et jusqu’en Océanie.

Par ailleurs, les études de crânes hoabinhiens dénotent une forte présence de mélanésiens (semblables aux actuels papous) et d’austroasiens.

La culture dite de Bac Son est un prolongement de la culture Hoa-Binh qui se caractérise par une augmentation de la fréquence du taillage de pierre.

Vers le IVe siècle avant notre ère, des peuples venus de Chine et nommés « Yue » (barbares) par les chinois Han, descendirent vers l’actuel Tonkin. Là, ces austro-asiatiques se mélangèrent aux populations d’origine mélano-indonésienne et donnèrent naissance aux premiers viêts.

Ces Yue du Sud cultivaient le riz, buvaient du thé cueilli dans la forêt. Ils pratiquaient le tatouage, vivaient dans des maisons sur pilotis, et se noircissaient les dents. Par ailleurs, ils fabriquaient de petites barques et savaient combattre en mer ou en rivière.

3. Dong Son et les premiers royaumes viêts

Les prémisses du Vietnam en tant que pays sont avant tout issus de la fusion de deux ethnies. Tandis que les Lac Viêt vivaient dans les plaines fertiles du Delta du Fleuve rouge (entre le Guangxi chinois et les plaines du Nord Vietnam), les Au Viêt habitaient les montagnes du Nord Vietnam. Ces peuples font partie de ce que les historiens nomment la période de Dong Son, couvrant l’âge du bronze vietnamien.

Cette période qui dura de 2000 av JC à 200 ap JC, est considérée comme étant le terreau de la civilisation vietnamienne. Le premier royaume connu de cette période fut Van Lang, dirigé par les fameux rois Hung qui régnaient sur le peuple Lac Viêt.

D’après les recherches de l’écrivain Lê Thanh Khôi dans son ouvrage « Histoire du Viêtnam des origines à 1858 » , cette population « se vêtait d’écorce, tissait des nattes de chaume, fabriquait de l’alcool de riz, se nourrissait de sagou, faisait des salaisons (mam) de viande, de poisson, de tortue, des conserves de racine de gingembre, semait et labourait avec le feu et le couteau ».Ils étaient bons marins et pêcheurs, à tel point que leur culture s’exporta dans toute l’Asie du Sud-Est et jusqu’aux portes de l’Océanie.

Les Dong Son sont en effet à l’origine de monuments de pierre à fonction religieuse, ressemblant à ceux que l’on trouve en Polynésie, et ont exporté leurs tambours dans les îles indonésiennes. Ainsi, la  « Lune de Pejeng » retrouvée à Bali, où les milliers de tambours moko de la Sonde orientale, illustrent bien l’impact dongsonien.

CC, Đông Sơn drum, 夏爱克

Parmi les autres caractéristiques de cette culture, les haches de bronze cérémonielles présentant des motifs de bateau que l’on retrouve dans les tissages de Bornéo et Sumatra, les motifs décoratifs en spirale  et les poignards votifs à manche de forme humaine.

Dès la préhistoire, la pirogue à simple ou double balancier a permis des relations maritimes avec les îles du Sud-Est asiatique, de Taïwan, du Japon, et même jusqu’à Madagascar à l’ouest. Ceci peut expliquer la dispersion lointaine de la culture Dong Son.

Les anciens viêts étaient régis par des totems, dont ceux des oiseaux et des crocodiles, comme il est possible de le voir sur les tambours et autres bronze de Dong Son sur lesquels sont gravés des guerriers à bord de barques. Ainsi, ces guerriers étaient revêtus des dépouilles de hérons ou de grues, prenant l’apparence d’hommes-oiseaux, une coutume que l’on retrouve jusqu’à l’Île de Pâques.

D’après Lê Thanh Khoi « l’oeil de l’oiseau, figuré par un cercle pointé, constitue une sorte de leitmotiv qui se répète un peu partout, à l’avant de la barque, où se placent d’habitude les yeux d’une jonque ou d’un sampan, sur la rame du gouvernail, sur tous les ornements et sur les empennures de javelots. »

Les rois Hung se faisaient d’ailleurs tatouer sur la cuisse la figure totémique du crocodile ou dragon, considéré comme leur ancêtre. Ce tatouage leur permettait aussi de se protéger des prédateurs vivant dans les marécages.

Les Lac Viets pratiquaient aussi la chique du bétel et le rite du tatouage. Ils étaient agriculteurs et cultivaient le riz dont ils savaient faire de l’alcool. Vivant dans les plaines et les régions littorales, ils étaient aussi pêcheurs et marins.

Les coutumes des Lac Viets ont donné de nombreuses traditions vietnamiennes encore vivantes à l’heure actuelle, telle que le gâteau de riz gluant, la chique du bétel, et le laquage des dents en noir. Par ailleurs, l’anniversaire de la mort des rois Hùng est aujourd’hui une cérémonie nationale.

Les rois Hung (Hung Vuong) régnèrent jusqu’en 258 Av. J-C, date à laquelle les Âu Viet menées par An Duong Vuong (Thuc Phan) les destituèrent. A partir de cette date, les Âu Viet et les Lac Viêt (anciennement dirigés par les Hung) furent unifiés dans un même royaume, Âu Lac. An Duong Vuong installa sa capitale dans la citadelle de Co Loa, dans le delta du fleuve rouge. Les ruines des enceintes, enroulées en spirale comme un coquillage, subsistent toujours aujourd’hui.

CC, ĐỀN THỜ QUỐC TỔ HÙNG VƯƠNG,  VŨ HÙNG

4. Sa Huynh et les début du Champa

Alors que les premiers viêts, de langue austro-asiatique, étaient installés dans l’actuel Tonkin, le centre et le sud de l’actuel Viêtnam étaient principalement peuplés par des malayo-polynésiens. Ceux-ci seraient venus en bateaux depuis l’île de Bornéo ou Java et pourraient être à l’origine de la culture de Sa Huynh.

Cette culture, distincte de celle des viêts du Fleuve Rouge, appartenait à l’âge du fer. De nombreux objets en fer, en verre, et en pierres précieuses ont été retrouvés dans le centre du pays. Les tribus à l’origine de la confection de ces objets commerçaient avec de nombreux pays alentours.

D’après Lê Thanh Khoi, ils sont aussi à l’origine de mégalithes  (roches gravées, tables, autels, places dallées, canaux d’irrigation). «Ils surgissent à Pérak en Malaisie et se continuent par Sumatra, Java, Luçon, jusqu’en Mélanésie et en Polynésie pour finir à l’horizon inconnu de Pâques.»

Les ethnies des Jaraï, Raglaï, et Chams , font partie des héritières de la culture Sa Huynh. Alors que les Jaraï et Raglaï se déplacèrent vers les montagnes du centre (région de Dalat), les chams fondèrent un royaume côtier. Très bon marins, ils se distinguèrent en tant que commerçants mais aussi en tant que pirates.

Ils instituèrent une véritable thalassocratie et devinrent redoutés par les chinois qui les décrivaient ainsi :« noirs de peau, ayant les yeux profonds, le nez droit et saillant, les cheveux frisés. Ils relèvent leurs cheveux en chignons, qui affecte chez les femmes la forme d’un pilon, et se percent les oreilles pour y passer de petits anneaux de métal. Ils sont très propres, se lavent chaque jour le corps plusieurs fois, le parfument, le frottent avec un onguent de camphre et de musc.» Tandis que les ethnies des hauts-plateaux gardèrent leurs coutumes ancestrales austronésiennes, les Chams furent très vite fortement influencés par leurs échanges avec les marins indiens. Ainsi, ils adoptèrent l’Hindouisme et le système des castes mais gardèrent leur système de parenté matrilinéaire typique des populations austronésiennes (Merinas de Madagascar, Kavalan de Taïwan, Minangkabaus indonésiens, Palaosiens de Micronésie, etc.).

CC, Traditional cemetary of indegenous Jarai tribe, Paul Arps

5. L’invasion chinoise et ses conséquences

Vers 214 avant notre ère, le général chinois Zhao Tuo (Triệu Đà en vietnamien) conquiert les provinces chinoises du Yunnan, du Guangdong, et du Guangxi, soumettant les  tribus qui y vivaient pour le compte de la dynastie Qin. Suite à l’effondrement de la dynastie Qin en 206 avant notre ère, il fonde son propre royaume qu’il nomme Nanyue (pays des barbares du sud).

Suite à cela, il  défait Anh Duong Vuong et conquiert Âu Lac, l’intégrant à son royaume. Les colons chinois sont encouragés à se mélanger avec les autochtones et la culture chinoise commence à se propage r dans le Tonkin.

Cependant, Zhao Tuo adopte les coutumes  des indigènes et son règne se fait dans le respect des traditions locales. L’apport culturel chinois reste donc faible.

Suite au long règne de Zhao Tuo, ses successeurs rentrent en conflit et la dynastie chinoise des Han profite des troubles pour conquérir le Nanyue.

Le pays des viêts devient officiellement une province chinoise (Jiaozhi) et se retrouve organisé en sept commanderies. Les colons hans affluent dans la province et la culture viêt devient de plus en plus sinisée. Les agissements des militaires chinois et le passage à une administration étrangère suscitent des révoltes dans le pays.

Suite à l’assassinat d’un chef de tribu viêt, sa femme , Trưng Trắc, et la sœur de celle-ci, Trưng Nhị, prennent la tête des insurgés. Suite à plusieurs victoire au cours desquelles elles conquièrent plusieurs forteresses, les sœurs  Trưng sont défaites et tuées (suicide ou exécution). La domination chinoise revient alors sur le pays et ne sera que le premier épisode d’une longue série de révoltes et d’occupations successives.

Les sœurs Trưng

Pendant près de mille ans, le Viêtnam sera tour à tour une province chinoise et un état indépendant. La domination chinoise, éparpillée sur plusieurs siècles, amènera le Viêtnam à devenir ce qu’il est aujourd’hui : un pays appartenant à la fois à l’Asie du Sud-Est et à l’Extrême-Orient.

Sources :

« Histoire du Viêtnam, des origines à 1858 », Lê Thành Khôi, 1982

« Ancient China and the Yue », Erica Fox Brindley, 2015

« Southeast Asia : A Historical Encyclopedia, from Angkor Wat to East Timor », Keat Gin Ooi, 2004

Merci à Benjamin Baijot pour l’article !